Philippe Irigaray, biochimiste de formation, délégué général et le coordinateur des recherches de l’ARTAC (Association pour la recherche thérapeutique anticancéreuse), répond à nos questions. 

Nous faisons le point sur le rôle de l’ARTAC et l’impact des perturbateurs endocriniens sur les cancers.  

Anna: Concernant la genèse de l’ARTAC, pourquoi cette association a été créée? 

Philippe Irigaray: L’ARTAC a été créée en 1984. Elle a été créée au départ pour travailler avec l’industrie pharmaceutique, pour développer des nouveaux médicaments anticancéreux. Au départ, on a principalement travaillé sur des études de phase 1, phase 2 et même phase 3. Elle a permis la mise sur le marché de beaucoup de médicaments anticancéreux qui sont encore actuellement utilisés. Dans les années 2000, le président de l’association, le professeur Dominique Belpomme, a vu que malgré l’arrivée sur le marché de nouveaux médicaments, il y avait de plus en plus de cancers. Donc, face à cette augmentation du nombre de cancers, l’ARTAC a été, en 2004, réorientée vers les aspects environnementaux dans la recherche de causes des cancers. Elle travaille toujours aussi sur l’aspect thérapeutique et le diagnostic puisqu’on a mis au point un test diagnostic précoce du cancer.

Anna: Comment la question environnementale est née au sein de la recherche contre le cancer? 

Philippe Irigaray: Le tabagisme et l’alcoolisme baissaient. Pour nous, c’est un ancien paradigme de dire que les cancers sont dus au tabac. 

Le tabac est un vrai facteur des cancers; il est également un vrai facteur causal du fait des différents polluants qu’il contient dans la fumée et les goudrons de cigarettes. Mais pour le reste, l’alcoolisme, l’inactivité physique, l’obésité… ne sont pas des facteurs. Ils peuvent être des facteurs de risques, mais ce ne sont pas des facteurs causals, ils ne sont pas à l’origine des cancers. Par exemple, quand on parle de l’obésité, c’est plus les polluants qui vont être contenus dans les tissus graisseux, qui vont être à l’origine du cancer. On associe un peu trop facilement à l’obésité. Les différents polluants qu’on va avoir au sein de notre organisme, qu’on va stocker, sont connus pour être cancérigènes. 

Quelqu’un qui fait peu de sport a forcément plus de risques de développer un cancer. Mais ce n’est pas pour ça qu’il va avoir un cancer. Une personne qui n’est pas “polluée” a moins de chances de faire un cancer qu’une personne “polluée”. Même si l’hygiène de vie au sens large du terme et le fait de manger sain et le plus varié possible jouent beaucoup.

Anna: Et si on se concentre sur les cancers dits hormonodépendants et notamment les cancers du sein et de la prostate ? L’incidence du cancer du sein a été multipliée par 2 en 30 ans. 

Philippe Irigaray: Ces deux cancers, cancer de la prostate et cancer du sein, sont dits hormonodépendants, donc, très influencés par les hormones. Et parmi ce qu’on appelle les polluants, on a toute une panoplie qui sont catégorisés comme étant des perturbateurs endocriniens qui vont mimer l’action des hormones. 

Et effectivement, le dépistage du cancer de la prostate et même du cancer du sein fait qu’on dépiste actuellement des petits cancers, mais qui ne deviendront jamais de véritables cancers agressifs. Mais ça n’explique pas non plus l’incidence. 

Par contre, ces perturbateurs endocriniens peuvent expliquer cette incidence croissante de ces cancers. Il faut savoir que ces perturbateurs endocriniens peuvent jouer directement sur le cancer, créer le cancer du sein, mais aussi le “préparer” dans le sens où ces perturbateurs endocriniens peuvent aussi entraîner des malformations congénitales ou des pubertés précoces chez les jeunes filles. 

Et il faut savoir que le sein est complètement développé, une fois que la femme a eu un premier enfant. Donc si une jeune fille a sa puberté à 8 ans, entre le moment où le sein commence à se développer et la naissance de son premier enfant (à 30 ans, par exemple), elle a une fenêtre de 22 ans pendant laquelle d’autres polluants ou phyto polluants peuvent intervenir et entraîner le développement d’une tumeur. 

Le risque de développer un cancer sera plus important vu que la fenêtre d’exposition est plus longue. 

Anna: Depuis quand le phénomène de puberté précoce chez les petites filles est observable? 

Philippe Irigaray: Alors là, je ne peux pas vous répondre. Dans mon souvenir, c’était le professeur Charles Sultan de Montpellier. Il avait des études qui remontaient aux années 80.

Anna: A quoi c’est dû? Parce qu’effectivement, on parle de la puberté précoce des petites filles mais on n’en parle pas pour les petits garçons. 

Philippe Irigaray: Les perturbateurs endocriniens peuvent chez les jeunes filles entraîner des pubertés précoces, mais chez les garçons, ça peut entraîner d’autres phénomènes, comme l’apparition des micropénis. Il y a beaucoup de malformations dites congénitales.  

Charles Sultan était pédiatre et dans sa patientèle, c’était beaucoup des jeunes filles d’agriculteurs, il avait pu mettre en évidence que c’était vraiment l’exposition à des pesticides ou des parents aux pesticides qui entrainaient une puberté précoce chez ces jeunes filles. 

Ces fameux perturbateurs endocriniens peuvent avoir un impact direct chez l’individu, mais également avoir un impact sur la descendance de la personne qui va être exposée. C’est ce qu’on appelle l’aspect transgénérationnel, donc une femme qui porte un enfant, si elle est exposée à ces molécules, peut engendrer des problèmes de malformations congénitales chez son enfant, mais peut ne pas avoir de soucis elle-même. Ça peut aller jusqu’à quatre générations. 

Les perturbateurs endocriniens ont vraiment perturbé la toxicologie classique. 

Ils ont des courbes en U ou des courbes en cloche. A une très faible exposition, ils peuvent avoir des effets, rester silencieux et revenir en flèche à une plus forte exposition avec un autre effet. 

Anna: Parmi les perturbateurs endocriniens qui circulent dans nos environnements, une grande majorité serait ce qu’on appelle des xénœstrogènes? 

Philippe Irigaray: Oui, xéno, c’est parce que ce sont des molécules extérieures et œstrogènes. Effectivement, c’est ce qu’on retrouve majoritairement comme effet chez les perturbateurs endocriniens. Ce qui explique les problèmes féminins, les fausses couches parce que les perturbateurs endocriniens peuvent entraîner également des fausses couches, le cancer du sein ou même le cancer de la prostate chez l’homme. 

Anna: Concernant le rôle de l’alimentation et de la métabolisation de ces molécules? 

Philippe Irigaray: Beaucoup de molécules dites cancérigènes ne sont pas cancérigènes, elles sont pro cancérigènes ou à mon sens, il faut qu’elles soient métabolisées par notre organisme pour devenir cancérigène. 

On a différentes enzymes du métabolisme qui interviennent et il n’y a qu’une seule enzyme qui va faire en sorte que la molécule va devenir cancérigène. Et c’est pour ça qu’il faut vraiment avoir une alimentation la plus variée possible pour éviter cette sensibilité centrale. Si on mange toujours la même chose, on va toujours activer les mêmes enzymes et donc forcément être plus sensible à certaines molécules que d’autres. Si on mange le plus varié possible, si on n’oublie pas de mettre des épices aussi, qui interviennent également beaucoup sur l’activation des gènes du métabolisme, là, on a moins de chance lorsqu’on est exposé à une molécule en particulier de développer une pathologie associée à cette molécule. Une molécule, quand elle rentre dans l’organisme, c’est un peu comme si elle avait le choix de prendre différentes autoroutes et il n’y a qu’une seule voie qui va la rendre cancérigène. Les autres vont permettre de l’éliminer rapidement. il faut faire en sorte que toutes les routes soient toujours ouvertes, ne pas en faire enfermer. Et pour ça, il faut manger le plus varié possible. 

Il y a des molécules qui ont le même effet, qui vont entraîner le même effet. Il y a des molécules qui vont annuler l’effet. Il y a ces phénomènes d’amplification ou d’inhibition. Il faut éviter toute carence, faire attention à ce qu’on mange, ce qu’on s’applique sur le corps, tous les produits qu’on achète, ne pas habiter à proximité de ligne haute tension d’un transformateur…