Sophie, praticien hospitalier dans le service d’urologie et transplantation rénale de l’hôpital Georges Pompidou, spécialiste de la statique pelvienne, nous parle de la puissance des tabous qui entourent ces pathologies, de l’importance de venir consulter le plus tôt possible. Pour tout savoir sur le périnée, c’est ici! 

Anna: Bonjour Sophie! Alors, je suis ravie que tu aies accepté mon invitation à participer à ce podcast. Je vais d’abord commencer par te laisser te présenter. Tu t’appelles Sophie Hurel

Sophie: Je m’appelle Sophie Hurel, je suis praticien hospitalier dans le service d’urologie et transplantation rénale de l’hôpital européen Georges Pompidou. Je suis également membre du Curopf comité d’urologie et de pelvipérinéologie de la femme qui est référencée par l’association française des urologues et je m’occupe plus spécifiquement de ce qu’on appelle la statique pelvienne, c’est à dire de l’incontinence urinaire et les prolapsus (descente d’organes). Donc, c’est un petit peu ma sous-spécialité dans le service, même si je fais aussi bien sur un peu de cancérologie. 

A: Dans le cadre de cette spécialité, qu’il s’agisse d’incontinence urinaire ou de prolapsus, tu ne vois que les femmes? 

S: Exactement, dans mes consultations, j’ai 80% de femmes. Je pense qu’il y a un petit peu le fait que les femmes, finalement, quand elles ont ce type de pathologie, elles préfèrent voir une femme parce qu’elles ont l’impression qu’elles sont mieux comprises, pas jugées. En tous cas, ça les angoisse moins. Et puis, ça touche à l’intime, à l’examen clinique, gynécologique, donc c’est vrai que j’ai l’impression que les femmes préfèrent voir des femmes. Pas forcément à raison, bien sûr, parce qu’un homme est tout à fait capable de faire cette spécialité. A partir du moment où on est médecins et qu’on a une blouse, on est ni un homme et une femme. 

A: Oui, en parlant de ce côté un peu irrationnel de choisir une femme comme médecin quand il s’agit d’incontinence, l’idée c’était de montrer vraiment que ça touchait à un tabou. 

S: Exactement, c’est pour ça que j’ai accepté de faire ce podcast parce qu’il faut se battre contre le tabou. Et j’ai l’impression encore actuellement, même si ça commence vraiment à changer parce que les magazines féminins commencent à en parler, on voit des pubs à la télé pour des couches, donc ça devient quand même un petit peu moins tabou, mais finalement quand ça touche à soi, ça reste un peu honteux. Parce qu’on a peut-être la peur de sentir l’urine. Ça reste quand même quelque chose qui fait de la peine aux femmes et leur fait honte, en fait. Et c’est pour ça qu’il faut absolument en parler parce qu’il y a des solutions. Il y a des solutions qui s’adaptent à chaque patiente, des solutions qui ne sont pas forcément chirurgicales ou en tout cas, pas forcément chirurgicales d’emblée. Donc, c’est pour ça qu’il faut aussi venir nous voir assez rapidement avant d’avoir des fuites catastrophiques. Parce que là, c’est vrai que du coup, les solutions sont forcément un peu plus chirurgicales. En tout cas, ce n’est pas parce qu’on va voir un chirurgien qu’on va se faire opérer. Donc je pense qu’il faut vraiment venir consulter rapidement,en parler à son médecin généraliste et se battre contre les tabous parce qu’il n’y a pas de honte. Tout le monde a le droit d’avoir la vie pelvienne qui lui correspond et dont il a envie. 

A: C’est super parce que tu as directement délivré le message qui te tenait à cœur! On se connaît un peu dans la vie informelle et tu  avais très envie d’être interviewée parce que tu me disais “je veux que tout le monde le sache”

S: Exactement, en fait, c’est une spécialité qui est très intéressante par rapport à la cancérologie. C’est très intéressant la cancérologie mais finalement, quand on traite un cancer, il y a ce qu’on appelle des guidelines, qui sont des recommandations, en gros, on sait à peu près ce qu’on doit faire: à chaque situation il existe une solution donnée qui est à situation égale, la même pour tout le monde. La statique pelvienne, c’est à mon sens beaucoup plus intéressant, parce que c’est la situation qui s’adapte à la patiente, il y a une solution personnalisée pour chaque patiente. 

A: C’est hyper intéressant ce que tu dis et ensuite je sais que tu vas aborder la question de la qualité de vie, des arbitrages à faire pour adapter la qualité de vie par rapport à la situation clinique de la patiente. Et avant ça, je voudrais qu’on retourne au début: l’incontinence urinaire et le prolapsus, c’est-à-dire la descente d’organes. Qu’est ce que c’est? Quelles sont les populations qui sont touchées par ce type de pathologie? 

S: Alors, la prévalence est énorme. La prévalence, c’est le taux d’incidence, c’est le nombre de personnes touchées dans la population. Elle est énorme. L’incontinence urinaire d’effort, c’est l’incontinence urinaire à la toux, au sport, au jogging, au trampoline. Pour vous donner un exemple, l’incontinence urinaire au trampoline, c’est 80% des femmes. Moi qui ai eu des enfants, si je fais du trampoline, probablement, je peux avoir une petite fuite. Donc, en fait, cette prévalence est très sous évaluée, mais en gros, l’incontinence urinaire d’effort qui est un problème dû au sphincter qui est moins efficace, c’est l’incontinence urinaire, plutôt de la femme jeune, c’est à peu près 15% de la population féminine. C’est énorme.

A: Ces femmes pourraient consulter parce que le trouble est suffisamment installé et gênant 

S: En fait, il faut qu’elle consulte quand c’est gênant. 

A: D’accord, avant on ne vient pas, parce qu’on ne fait pas de trampoline tous les 4 matins ?

S: Absolument, si on ne fait pas de trampoline tous les 4 matins, que ce n’est pas gênant, il ne faut pas consulter. Donc, en fait, ce qu’il faut, c’est vraiment consulter quand on est gêné. En revanche, ce qu’il faut bien expliquer, c’est que le périnée, c’est un muscle extrêmement puissant, c’est aussi la clé de voûte de notre corps. Il faut imaginer le périnée comme une arche d’église. Les animaux qui sont à 4 pattes, n’ont pas de prolapsus, on a des prolapsus parce qu’on est debout, parce qu’on marche sur 2 jambes. 

Le périnée est un muscle donc, quand on commence à avoir des toutes petites fuites, il faut faire de la rééducation qui va renforcer le périnée. Donc, ça va éviter bien-sûr les prolapsus et on va gagner en continence. Et cette rééducation, elle doit être faite chez toutes les patientes. 

A: Pour celles qui ont eu des enfants, c’est assez facile de s’imaginer des fuites parce qu’elles ont eu une rééducation périnéale, donc elles voient à peu près ce que c’est et elles peuvent être capables de refaire les mouvements toute seule. 

S: Voilà, c’est ça aussi, il y a énormément de patientes qui font leur rééducation et notamment leur rééducation du post-partum et qui, après, ne font plus rien. Mais c’est exactement le même principe que la salle de sport: c’est-à-dire que si vous faites du sport deux mois avant l’été pour enlever votre ventre, pour vous muscler, enlever la cellulite, vous allez être bien en maillot. Mais si en septembre vous arrêtez tout, ça va revenir. Dans l’incontinence urinaire c’est la même chose. Quand vous avez fait vos 15 à 20 séances de kiné, il faut continuer à faire les exercices à la maison, sinon ça va revenir! C’est un entretien, comme on entretient ses abdos, il faut aussi entretenir son périnée parce que son périnée, c’est ce qui nous supporte quand on marche. 

A: Et ensuite, il y a une dernière chose, c’est la question de l’incontinence due à l’hyperactivité vésicale qui est une toute autre problématique. 

S: Et en fait, il ne faut pas se tromper parce qu’il existe deux grands types d’incontinence. Il y a l’incontinence urinaire d’effort dont on vient de parler et l’incontinence urinaire par hyperactivité vésicale. Ça, c’est une incontinence urinaire qui apparaît en général beaucoup plus tardivement dans la vie, en l’absence de troubles neurologiques. C’est l’incontinence urinaire, plutôt de la femme ménopausée, avec une prévalence aussi qui augmente avec l’âge, car plus on est âgée, plus on en a. Mais c’est à peu près 25% des femmes à partir de 65 ans, donc c’est énorme aussi. 

A: Et on sait à quoi c’est dû?

S: C’est vraiment multifactoriel. En fait, la première cause sur laquelle on peut lutter, c’est les troubles trophiques de la ménopause. En fait, à la ménopause, l’hydratation des muqueuses vaginales se modifie et donc on a une sécheresse vaginale qui crée ensuite des modifications du microbiote vaginal, mais aussi vésical et intestinal. Toutes ces petites modifications peuvent entraîner l’hyperactivité vésicale. 

Le syndrome d’hyperactivité vésicale, c’est quoi? C’est ce qu’on appelle les urgenturies, c’est quand on a envie d’uriner il faut y aller tout de suite, et on n’a pas le temps de se retenir avec une diminution du délai de sécurité. La polacurie, c’est-à-dire le fait d’aller uriner souvent dans la journée, avec plus ou moins de fuites, parce qu’on voit qu’il y a des patientes qui ont des fuites dans le syndrome et d’autres qui n’en ont pas. 

A: Tu m’avais donné un exemple qui était très parlant: il y a des femmes, depuis que les cafés sont fermés, qui ne peuvent plus sortir de chez elles parce qu’elles ne peuvent pas envisager d’aller uriner quand elles en ont besoin.

S: Exactement, j’ai plein de patientes qui ont eu un vrai problème quand les cafés ont fermé à cause du covid. Parce qu’elles organisaient leur promenade en fonction des toilettes qu’elle connaissait. Du coup, la vie est organisée autour des toilettes. Elles ne sortaient plus parce qu’elles se disaient: “si jamais j’ai envie d’uriner dans la rue, eh bien, ce n’est pas possible”. Et en plus, autant l’incontinence urinaire d’effort, c’est en général des petits volumes, 3-4 gouttes, autant l’hyperactivité vésicale, quand on a une vraie fuite, ça peut être une miction complète. Donc, en fait, on est trempées. Les symptômes sont vraiment différents de ces deux types d’incontinence. Et les traitements qu’on peut proposer sont diamétralement opposés. 

A: Et j’imagine en plus que, comme souvent en médecine, ce n’est jamais tout blanc ou noir et qu’il peut y avoir différentes incontinences sur la même personne. 

S: Exactement. Quand quelqu’un a une incontinence urinaire d’effort sans autre symptôme, on parle d’incontinence urinaire d’effort pure. Pour le syndrome d’hyperactivité vésicale, je vous l’ai déjà expliqué. Mais il y a malheureusement énormément de femmes qui ont un petit peu des 2. Et donc là, c’est la zone d’ombre, c’est la difficulté. Moi, comme pas mal d’urologues, j’essaye de bien faire un interrogatoire policier, car c’est une vraie enquête. C’est une consultation qui doit, du coup, durer longtemps parce qu’il faut déterminer chez votre patiente quel est le type d’incontinence qui la gêne le plus. Et moi, j’ai tendance à traiter ce type d’incontinence en premier et ensuite de voir ce qui reste. 

A: Donc là, on va retourner sur un sujet que tu avais abordé au début, c’est la question du traitement et de la chirurgie. Avant la chirurgie, j’imagine que tu demandes aux patientes d’aller faire de la kiné. 

S: C’est pire que ça. Certes, maintenant, il y a une sorte de bashing sur les prothèses et les prothèses qui traitent l’incontinence urinaire d’effort. On a tous vu l’Envoyé Spécial sur le sujet avec des prothèses qui sont actuellement interdites en Angleterre, dans les pays anglo-saxons. Donc, il y a une vraie peur vis à vis de ça. Et donc, de toute façon, toute patiente avant chirurgie doit avoir de la kiné. C’est médico légal. D’accord, donc, les kinés n’ont pas fini d’avoir du travail. 

A: Donc il y a une première phase. 

S: oui, c’est 15 à 20 séances.  C’est le kiné qui donne le nombre de séances. Si à l’issue de ces séances, le kiné dit: “Je suis au maximum de ce que j’ai pu récupérer, de la contraction”. Et là, deux solutions. On s’adapte encore à la patiente, soit elle dit “moi, ça va vraiment, je vais beaucoup mieux depuis que j’ai fait la kiné, j’ai vraiment pris connaissance de mon périnée parce qu’il y a aussi ça. Le périnée, certaines ne savent pas ce que c’est. 

A: D’ailleurs, tu pourrais le redire, c’est quoi, le périnée? 

S: Le périnée, c’est votre clé de voûte. ça comprend la vessie, le vagin, donc le col de l’utérus, l’utérus et le rectum. Et donc, il y a des patientes qui ne savent pas, ne connaissent pas leur périnée. Il y a des patientes, par exemple, quand je les examine, on fait ce qu’on appelle testing périnéal, un toucher vaginal. Et je leur demande de contracter contre mon doigt, j’ai des patientes qui poussent. ça s’appelle une inversion de commande. Et même toi là, si je te demande, “cas-y contracte ton périnée là” 

A: Alors je sais pas, mais je pense que je ne le fais pas trop mal parce que c’est une de mes obsessions. Quand je suis assise dans le métro, je le fais 

S: Grâce à ça, tu n’auras jamais besoin de moi. C’est pour ça qu’il faut vraiment faire du préventif sur le périnée et je pense que c’est pas assez dit. Et j’ai l’impression aussi qu’il y a pas mal de gynécologues obstétriciens qui une fois qu’ils ont fait leur travail, finalement, n’insistent pas.C’est un travail qu’on ne fait pas à trois jours du post-partum, c’est plutôt 6 mois jusqu’à un an après l’accouchement. 

A: Les risques liés au périnée commencent à partir du moment où on a accouché?

S: L’accouchement et les traumatismes obstétricaux, c’est-à-dire soit les accouchements qui ont été difficiles avec forceps, épisiotomie où on est obligé de couper un peu le périnée, ou alors les accouchements très explosifs, soit les patientes qui ont accouché très, très vite, et du coup, l’enfant est parti comme une bombe. Ces accouchements, forcément, abîment.

A: Mais une femme qui n’a pas eu d’enfant, à moins qu’elle soit sportive de haut niveau… 

S: Exactement, les patientes, jeunes, qui font par exemple du saut de haie, elles peuvent avoir une incontinence urinaire d’effort ou les patientes qui sont très obèses. Leur périnée doit supporter tout le surpoids. 

J’aimerais revenir sur l’obésité parce qu’il y a des facteurs sur lesquels on peut jouer et d’autres sur lesquels on ne peut rien faire. L’obésité, qui s’aggrave dans la population générale, est un vrai facteur d’aggravation de l’incontinence urinaire d’effort. Et il faut quand même dire aux patientes que si on diminue de 10% son poids, on peut diminuer de 50% les fuites. Donc, des patientes obèses (avec un BMI – indice de masse corporelle- supérieur à 35), il faut vraiment essayer de les faire maigrir avant de les opérer parce que ça ira mieux sur leur incontinence. Ça ira mieux sur tous les autres facteurs cardiovasculaires, articulaires. Et en plus, on sait que l’obésité est un facteur de risques, de complications chirurgicales et d’échec du traitement. Donc, il faut essayer de les faire maigrir avant de leur proposer une prise en charge chirurgicale. 

A: Alors, si je reviens un peu sur ce qui a été dit, en gros, tu insistes beaucoup sur la prévention, soit ne pas aller consulter une fois que les troubles sont avérés, installés, présents depuis longtemps. 

S: J’insiste sur le fait que si les troubles sont avérés, il faut surtout aller voir son médecin, mais si c’est possible avant, c’est mieux.

Je suis chirurgien, j’adore opérer. Mais en gros, la chirurgie n’a presque jamais que des bénéfices. Donc je dis même aux chefs de clinique, les chirurgiens plus jeunes, c’est que mes patientes, il faut qu’elles aient envie de se faire opérer. Il faut qu’elles sautent sur la table d’opération et qu’elles aient envie de se faire opérer donc qu’elles soient vraiment gênées. Il ne faut pas se faire opérer si on est un tout petit peu gênée. Et ça, justement, ça permet que tout le monde soit content. Moi, je suis contente parce que du coup, j’ai rendu service à ma patiente qui me remercie en post-opératoire. Et les patientes sont contentes parce qu’elles en retirent un vrai bénéfice. Ce sont des chirurgies qu’il ne faut pas du tout faire en préventif. C’est pour ça qu’il faut essayer de faire de la prévention avant. 

A: Pour éviter la chirurgie, il faut prendre en main le problème avant d’en arriver à un stade compliqué. ça ne pourra pas se résorber tout seul?

S: Non

A: Si on ne fait rien, ça s’aggrave. 

S: Donc pour l’incontinence urinaire d’effort, c’est bien sûr la kiné qui peut être entretenue après par des sondes endovaginales. Je ne crois pas trop aux sondes endovaginales mais c’est un matériel, comme des haltères. Comme quand on va à la salle de sport, du coup, tu y penses. Il y a plein de différents modèles et des formes aussi, parce qu’avant, on avait des grosses sondes de forme, comme un obus. Mais en fait, on n’a pas du tout une forme de vagin, comme un obus, en plastique hyper rigide. Maintenant, il existe d’autres sondes siliconées beaucoup, beaucoup plus ergonomiques en termes de vagin et qui sont, à mon avis, beaucoup plus intéressantes.

A: Ensuite, il y a les rapports sexuels aussi. J’imagine que ça joue. 

S: Alors on peut tout à fait contracter son périnée pendant les rapports sexuels si on veut faire sa rééducation. Mais du coup, il faut avoir un nombre de rapports suffisants dans la semaine pour faire sa rééducation. 

A: J’arrêterai là sur la question. L’incontinence urinaire d’effort, tu as dit kiné et stimuler son périnée le plus possible. Et l’incontinence par hyperactivité vésicale? 

S: Là c’est la patiente en période de périménopause qui, à mon avis, est une période un peu clé. Il existe plein de nouveaux traitements qui sont plutôt faits par les gynécologues qui sont très bien: les lasers endovaginaux, les injections de cellules souches. Il y a d’excellents gynécologues qui font ça très bien et je pense que c’est aussi en train d’être pris en compte. D’ailleurs, il y a même un syndrome qui est sorti, donc chez les gynécologues, pas chez les urologues: le syndrome de la femme ménopausée, c’est devenu une vraie entité clinique, pour le moment un peu fourre tout. Mais probablement que dans les années à venir, la définition va être un peu plus resserrée. 

A: C’est quoi le syndrome de la femme ménopausée?

S: C’est justement, les troubles urinaires, les bouffées de chaleur, les sécheresses, les douleurs. C’est plutôt les gynéco qui s’occupent de ça, moi, beaucoup moins. Moi, je m’occupe vraiment que des troubles urinaires, du syndrome d’hyperactivité vésicale qui, en général, arrive à ce moment-là. Mais du coup, pour lutter contre ces problèmes vésicaux, en fait, il faut rapidement mettre des hormones intra vaginales ou chez les patientes chez qui, il y a des contre indications aux hormones intra vaginales, notamment les patientes qui ont des cancers de l’endomètre ou des cancers du sein. Il faut quand même être un peu prudent avec ça. Donc, ça peut être aussi des crèmes à l’acide hyaluronique, des choses comme ça. Mais en tout cas, dès qu’on a une sécheresse qui commence, il faut ne pas hésiter à en mettre. Et en plus, ça diminue du coup, les douleurs pendant les rapports. Ce n’est pas parce qu’on a 50 – 55 ans et qu’on est en période de périménopause que la vie sexuelle est finie, maintenant avec le vieillissement de la population, on est en forme quand on a 55 ans, on est encore jolie, on est encore dynamique. On a encore envie, justement, d’avoir des rapports et d’en profiter. Donc, ce n’est pas une fatalité. Il faut se battre contre la fatalité. 

A: L’hyperactivité vésicale, la prévention, c’est en fait l’hydratation de la muqueuse vaginale. 

S: Exactement, et c’est aussi les probiotiques. Faire une petite cure de probiotiques. Il y a plein de probiotiques en vente en pharmacie. J’ai pas d’actions chez les probiotiques, donc il faut voir ça avec votre pharmacien. Mais faire une cure de probiotiques une fois tous les six mois, c’est bien. Ça restaure la flore vésicale, vaginale et intestinale. Et il y a maintenant des études scientifiques qui paraissent et qui sont très intéressantes sur les infections urinaires à répétition. J’ai quand même un vrai problème aussi de la femme en période de périménopause et en fait, ils se sont aperçus en examinant le microbiote de ces femmes, on avait une modification du microbiote intravésical lors de cette période de la vie. Donc il faut lutter contre ça encore une fois et prendre un peu de probiotiques tout en, bien sûr, respectant les règles hygiéno diététiques habituelles des infections urinaires à répétition, c’est à dire qu’il faut prendre son temps pour uriner, bien vider sa vessie, aller uriner toutes les quatre heures, ne pas rester toute la journée sans uriner. Et donc, c’est pour ça qu’on dit qu’il faut boire 1,5 litre d’eau par jour. Parce que si vous prenez deux cafés le matin et un verre d’eau le soir, forcément, vous n’allez pas uriner de la journée et là, vous pouvez favoriser les infections urinaires. 

A: D’accord. Est-ce que sur la question des méthodes de prévention sur les pathologies que toi tu vas traiter chirurgicalement, est-ce qu’on a fait le tour? 

S: Oui, je pense qu’on a fait le tour. On n’a pas trop parlé du prolapsus, mais le prolapsus (descente d’organes), qui peut intéresser un des trois étages du périnée, 2 ou 3: 

– soit la vessie, ça s’appelle la cystocèle ou le prolapsus vésical. En gros, c’est la bascule de la vessie dans la face antérieure du vagin, 

– soit un prolapsus qui peut intéresser le col et l’utérus. C’est l’hystérocèle, l’utérus qui sort tout droit au niveau du vagin 

– soit la rectocèle, c’est la bascule du rectum dans la face postérieure du vagin qui crée une boule. Donc, nous, en gros, notre travail, une fois que le prolapsus est sorti et gênant pour la patiente, ça va être de voir quel étage est concerné par cette descente et de proposer un traitement qui peut être soit un traitement chirurgical par ce qu’on appelle “voie haute”, c’est à dire par voie abdominale ou un traitement par voie vaginale, soit par les voies naturelles, sachant qu’actuellement, il est interdit de mettre des prothèses par voie vaginale. Donc, ce sera un traitement par tissus autologues, donc en général, qui tient un petit peu moins bien dans le temps, ou enfin un traitement qui n’est pas chirurgical et c’est important d’en parler ici aussi. C’est ce qu’on appelle le pessaire. C’est un anneau de caoutchouc qu’on met au niveau du vagin. ça peut être un anneau ou un cube, il existe différentes formes. Il permet de remonter le prolapsus et de ne pas se faire opérer. 

A: Et c’est un anneau que tu mets une fois et la patiente le garde? 

S: Alors elle peut le garder jusqu’à 3 mois. Mais il faut le changer tous les trois mois. 

A: Et c’est un médecin qui change le pessaire? 

S: Ceux qu’on appelle les pessaires anneaux, c’est plutôt un médecin. Après, il existe un autre type de pessaire qui a une forme de cube et là, ça doit être enlevé tous les soirs. Et là, c’est plutôt la patiente qui le fait si elle y arrive. Mais le problème, c’est que du coup, ça s’adresse à des personnes âgées en général, en tout cas trop âgées pour se faire opérer et qui ne sont pas forcément assez dextres, habiles pour se le mettre et se l’enlever toutes seules. 

A: Cet anneau est utilisé en cas d’impossibilité d’opération? 

S: En cas d’impossibilité d’opération, c’est sûr ou en cas de patiente qui n’a pas envie de se faire opérer. 

A: Très bonne transition. Si on a terminé toutes les problématiques de prévention des pathologies, on va évoquer la question de la chirurgie. Donc le moment où tu interviens, une fois que toutes ces solutions ont été ou pas utilisées. A partir du moment où le chirurgien entre en scène, il n’y a pas une seule façon d’opérer. Ce sont des arbitrages qui vont être faits? 

S: C’est des arbitrages. Non, il n’y a pas d’obligation d’opérer d’une façon précise. Actuellement, maintenant, pour toutes les interventions concernant l’incontinence ou la statique pelvienne, les prolapsus, on a l’obligation de créer ce qu’on appelle une RCP réunion de concertation pluridisciplinaire avec des urologues, des gynécologues, souvent des médecins rééducateurs, des gens qui font ce qu’on appelle les bilans urodynamiques. Avant d’opérer, on peut être amené à mettre des capteurs dans la vessie pour mesurer les pressions, les pressions intravésicales, les pressions du sphincter. Des gastro aussi, qui s’occupent du côté procto et du côté rectocèle et constipation, ou en tout cas, des signes cliniques qui peuvent aller avec les rectocèles. Et donc, on discute des patientes, des dossiers pour établir la meilleure stratégie de prise en charge, en fonction tout d’abord de l’attente de la patiente. Et ça, c’est encore une fois le mot clé. Qu’est ce qu’elle veut? 

Je vais te donner un exemple. J’ai une patiente de 85 ans, donc un petit peu âgée, un peu d’antécédents, toute mignonne, pimpante, active, avec des fuites urinaires. Il n’y avait pas de solution simple à lui proposer. On ne pouvait pas mettre de bandelettes. Elle avait une insuffisance bactérienne, donc une incontinence urinaire d’effort. Mais comme elle était très âgée, son vagin était très fixé. Elle était trop âgée pour réaliser une intervention qui s’appelle la mise en place d’un sphincter urinaire artificiel qui est une intervention lourde, mais très efficace mais avec un taux de complication d’environ 15 à 20%. C’est une patiente qui mettait trois grosses couches par jour, donc, une grosse incontinence. Et du coup, je lui ai proposé une injection de macroplastique, une substance qu’on injecte dans le sphincter. L’idée, c’est de renforcer son sphincter. On sait qu’avec ce type de technique, on n’est pas complètement efficace, mais on est quand même passé de trois grosses couches à une par jour. Donc elle me dit: “Je peux retourner au théâtre, je peux aller au cinéma, je peux emmener mes petits enfants manger une glace” et en fait, c’est ce qu’elle voulait. Et il faut s’adapter à la demande de la patiente. 

J’ai aussi une patiente qui est jeune, qui fait un travail où elle est tout le temps debout et en mouvement. Elle a une incontinence urinaire d’effort aussi. La bandelette ne suffira pas chez elle et elle a déjà une bandelette avec des complications. Donc, on ne pourra pas lui en mettre une. Et je pense que cette patiente-là, on lui proposera plutôt un sphincter artificiel. 

A: Donc une opération très lourde, mais qu’elle pourrait supporter.

S: Et elle sera sèche avec cette intervention. Donc, en fait, ça dépend de la situation. Le praticien doit s’adapter à la situation et aux attentes de la patiente. Une patiente avec un prolapsus, donc une descente d’organes, mais qui n’est pas gênée par sa descente d’organes, je ne l’opèrerai pas. Si ça ne la gêne pas, on ne fait rien. 

A: Je ne savais pas qu’il était possible de ne pas être gênée

S: ça dépend du degré. C’est sûr que si ça sort énormément, ça gêne. Mais si ça sort un petit peu, il faut se méfier de la surévaluation des prolapsus par les examens d’imagerie. Et a contrario, une patiente qui n’a pas un prolapsus très extériorisé… Ce qu’il faut savoir c’est que l’examen clinique des prolapsus se modifie pendant la journée et en fonction de ce qu’on fait donc, vous n’aurez pas forcément le même examen clinique si vous examinez un prolapsus à 8h du matin qu’un prolapsus à 18 heures après une journée, à courir partout, être allée faire les courses et être allée chercher les enfants à l’école. Et donc, une patiente à qui je dois : “ça sort pas trop, on va peut-être attendre un peu avant de vous opérer”. Et elle me dit: “oui, mais je suis hyper gênée. J’ai du mal à uriner. Et puis, le soir, quand je prends ma douche, j’ai une boule qui sort.” Bon, j’aurais tendance à la croire et à lui proposer une chirurgie, alors qu’à l’examen clinique, ça ne m’alarmait pas, je ne me disais pas que c’était un énorme prolapsus. 

A: Donc la parole de la patiente et le pacte que tu vas passer avec elle est au cœur de ta pratique? 

S: Exactement, c’est primordial, c’est ça qui va tout définir. c’est pour ça que c’est des consultations un peu longues. C’est pour ça que je suis en retard.

A: Alors, j’ai une dernière question Sophie, c’est en urologie, on l’a bien compris: il y a mille façons d’exercer l’urologie avec différentes spécialités. 

S: C’est ça qui est bien. En fait, c’est que c’est une spécialité médico-chirurgicale. C’est rare. En fait, on fait tous nos examens complémentaires, donc ça, c’est intéressant. Toutes les fibroscopies vésicales, les petites caméras comme dans la vessie. Nous prescrivons et faisons nos examens complémentaires. Donc, on gère “la chaine de A à Z”. C’est un peu un travail d’artisanat, c’est très intéressant. Il y aussi toute une part médicale de notre travail: le ratio consultations / patients qu’on va opérer est finalement assez maigre. On n’opère pas beaucoup de patients par rapport au nombre de patients qu’on voit en consultation. C’est une vraie spécialité médico-chirurgicale, au même titre que l’URL, par exemple. 

A: Et toi,parmi tous les pans de l’urologie, tu as choisi de te spécialiser sur des problématiques qui sont à la frontière avec la gynéco. 

S: Exactement. Alors, il y a plusieurs raisons. Déjà, quand j’étais étudiante, je voulais être gynécologue. J’avais six mois de stage en gynéco. J’avais vraiment bien aimé. J’ai un petit tropisme déjà pour les pathologies des femmes. Mais j’aimais la chirurgie. Je voulais être chirurgien et en fait, dans l’internat de gynéco, il y a pas mal de semestres en obstétrique où du coup, on fait des accouchements. Et, ce n’était pas du tout un truc qui me plaisait. C’était un truc qui m’angoissait même. Donc je n’ai pas choisi la gynéco et en plus, à l’époque, on m’avait dit: “Si tu veux faire de la chirurgie, il vaut mieux faire un internat de chirurgie parce que du coup, on passe 5 ans où on ne fait que la chirurgie pour avoir une formation optimale, raison pour laquelle j’ai choisi l’urologie. Et ensuite, en urologie, je me suis spécialisée en statique pelvienne finalement assez tôt parce que j’ai fait ma thèse de médecine, par exemple sur la toxine botulique dans la vessie. Donc la même chose que pour les rides, mais qu’on peut faire directement dans la vessie pour traiter l’hyperactivité vésicale, justement. Mais ça, c’est plutôt des rencontres, parce qu’à l’époque, quand je suis devenue interne, il y avait très peu de filles urologues. On est quand même encore 3% de femmes. C’est vraiment une spécialité, finalement, encore masculine, même si c’est vraiment en train de changer. Mais en gros, on disait que l’urologue, c’est un peu le gynécologue de l’homme. Non en fait, c’est vraiment un praticien pour les femmes et à l’époque, j’étais dans un service où il y avait une femme qui était Ph (praticien hospitalier) qui s’appelait Sophie et qui avait trois enfants. A l’époque, je me disais que ça allait être compliqué d’avoir une vie de famille, de faire de la chirurgie parce que c’est des métiers qui sont prenants et on y passe nos nuits, nos journées. On sait quand on commence et on ne sait pas quand on termine. Et donc je la voyais, elle, qui avait ses trois enfants. Ce n’était pas de tout repos, elle galérait mais finalement, comme on galère toutes. Du coup, je me suis dit: “c’est possible”. Je me suis un peu identifiée à elle. Et après, c’est comme tout: quand on s’intéresse à un domaine. Du coup, ça continue à être intéressant et ainsi de suite. Et voilà. 

A: Et donc, de gynéco, tu as finalement choisi une autre spécialité, mais toujours pour la santé des femmes. 

S: Exactement. Je trouve que c’est pas facile d’être une femme en 2021. Alors il y a peut être des hommes qui vont nous écouter, qui vont avoir les cheveux qui se dressent sur la tête, mais je trouve qu’on fait beaucoup de choses. On travaille, on s’occupe de nos enfants. En tout cas, on s’inquiète pour eux. On doit aussi être attentionnée pour tout le monde. Voilà, je trouve ça déjà pas facile. Donc, si je peux un peu faciliter la vie des femmes et qu’elles puissent reprendre une vie normale… Ce qui me fait le plus plaisir, c’est quand on vient me voir après et qu’on me dit: “Docteur, vous  m’avez changé la vie”. Et c’est une phrase qu’on me dit assez régulièrement. Et c’est pour ça que je fais ce boulot. Et il faut que ça continue. Merci beaucoup.